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  • Roch Daroussin ou la création imbriquée

     

     

     

     

     

    Texte de Marc Anckaert

    Le caractère d’unicité d’une œuvre d’art ne lui donne pas automatiquement une valeur. Certes la rareté est un des éléments d’appréciation. Il n’en est pas de même pour l’art populaire qui plebiscite parfois certains morceaux de variétés ou la valeur est mesurée au nombre de disques vendus. Il en est de même pour une œuvre littéraire dont la valeur marchande est dépendante du tirage atteint. Il en résulte qu’il faut dissocier l’œuvre de sa matérialité et des techniques permettant sa duplication. Ce qui se conçoit en musique et en littérature a du mal à se mettre en pratique dans les arts plastiques où le sacro saint critère d’unicité a rangé les techniques de duplication telles que la sérigraphie, l’estampe, la lithographie dans une catégorie d’arts mineurs. Pire, la valeur sera jugée inversement proportionnelle au nombre de tirages effectués.

    L’art de Roch Daroussin se révolte contre cet état de fait, cette dictature de l’unique. Dans son œuvre, le multiple, le reproduit, le dupliqué, se parent du caractère de l’original, deviennent de nouveaux originaux. Souvent une rotation/permutation, une inversion, suffisent à engendrer la diversité parmi les motifs identiques. L’art rejoint ici la science qui nous enseigne que toute la diversité des êtres vivants repose sur les variations imbriquées de quatre petites séquences chimiques, les nucléotides A,C,G et T. Notre nature, elle aussi, joue de la dualité semblable-dissemblable.

    Les œuvres de Roch Daroussin reposent sur la rencontre aléatoire entre un objet graphique et son double, rencontre qui s’accompagne souvent d’une rotation permutation. L’image réfléchie rencontre l’image originale et passe de l’autre côté du miroir. Cette rencontre engendre une nouvelle image originale prête à effectuer le même voyage. Il en résulte une œuvre graphique tellement dense qu’elle peut s’abstraire de la couleur. Ici la couleur est parfois anecdotique. Le champ d’exploration est trop vaste, un peu comme le décryptage du génome. La couleur, ce sera pour une prochaine étape.

    Les titres des œuvres font partie des œuvres elles-mêmes et prolongent par leurs caractéristiques de jeux sur les mots, cette intéressante confrontation entre l’image et son double. Arthur Koestler, dans son livre "le cri d’Archimède" analyse les conditions d’apparition, de révélation, d’une découverte. Il fait un parallèle entre trois des activités humaines les plus créatives : l’humour, l’art et la science. La rencontre percutante entre deux mots, deux éléments, deux facteurs qui, apparemment, n’ont rien de commun, engendrent comme l’étincelle de la rencontre de deux morceaux de pierre, le calembour, la figure poétique, la découverte scientifique. Cette étincelle qui procède du domaine de l’intuition doit pourtant s’accompagner, en complément d’un travail rationnel, fait d’essais sans cesse recommencés, véritable itération, juxtaposition des mots aux mots, des gestes aux gestes, des vérifications aux vérifications qui, eux procèdent de la raison cartésienne.

    Les titres jeux de mots et les recherches graphiques par le multiple sont donc complémentaires. Ils rapprochent l’œuvre de Roch Daroussin de la nature même de la vie.

    Bis repetita placenta

    Marc ANCKAERT (avec son aimable autorisation)